Les Juifs de Nasser
Ibrahim (Berto) Farhi, L’Express, 25-31 décembre 1967
Ibrahim (Berto) Farhi est né en 1917, dans une famille de la grande bourgeoisie juive du Caire. Fils de pacha, et de culture arabe, mais arrêté de façon arbitraire, comme des centaines d’autres Juifs égyptiens au moment de la Guerre des Six Jours, en 1967, il est expulsé d’Egypte, dépouillé de sa nationalité et de tous ses biens. En décembre 1967, il livre le récit son arrestation, des traitements subis en prison, mais surtout de la terreur et des violences subies par les Juifs égyptiens à la mi-1967, dans L’Express (mais sans que son nom soit mentionné, il le sera dans un numéro ultérieur en 1968). En 1999, il offre dans Libération une courte autobiographie sous le titre d’une question: « Pourquoi Nasser ne nous a pas gardés? » à laquelle, un Ibrahim Farhi toujours orphelin inconsolable de son Caire natal répond: « Je n’ai pas compris ». Le texte présenté ici est pris d’un tiré à part à la lisibilité très relative…
[Présentation par L’Express]
Ce document se passe de commentaire. Il a été écrit, en français, sans qu’un mot en soit repris, par un Égyptien, juif, résidant au Caire, arrêté en juin dernier, puis libéré, privé de sa nationalité et expulsé. Mesure de faveur, en quelque sorte, que cette expulsion libératrice, mesure dont quelques Égyptiens juifs ont bénéficié grâce à l’intervention d’ambassades étrangères, parmi lesquelles l’ambassade de France. L’auteur du récit que l’on va lire est bien connu de nombreux Français. Pour des raisons évidentes, nous ne donnerons pas son nom. Il se trouve qu’il est juif, et qu’il raconte ici les sévices que les Égyptiens infligent aux Juifs. Quelles que soient la religion, la nationalité, la race, les opinions d’un homme, quel que soit le pays où l’on traite de la sorte un être humain, c’est inacceptable et cela doit être dit. Comme il faut dire que, si tous les pays ont ou ont eu leurs militaires ou leurs geôliers sadiques, aucun Égyptien n’a, à notre connaissance, élevé la voix pour s’insurger publiquement contre ce qui se passe dans son pays. En voici le récit.
[Le récit d’Ibrahim (Berto) Farhi]
Avec sa casquette gansée de rouge, son uniforme kaki un peu trop juste, un peu trop anglais, il fait plus officier que nature. Sa présence dans les oubliettes de la Citadelle fige au garde-à-vous le sergent, les policiers, les détenus et le petit cafetier en pyjama. C’est le premier officier supérieur que je vois depuis mon arrestation et mon internement au camp de concentration d’Abou Zaabal, après la guerre de Six Jours. Il signe la levée d’écrou, empoche mon passeport et mon billet d’avion ; la grande porte de la Citadelle s’ouvre, et je me retrouve, mon baluchon sous le bras, dans le soleil.
Le Caire est là, comme si de rien n’était. Des enfants jouent au football sur la place, une radio vocifère ; d’un autobus en marche, des grappes d’hommes et de femmes s’égaillent à chaque tournant sur les trottoirs. Un camelot brandit sous mon nez un journal, hurlant : « Traîtres ! » Les traîtres, les responsables de la défaite vont être jugés. Mal effacé, sur un mur, devant une boutique de bottier, un slogan d’avant le déluge : « Bientôt ouverture de notre succursale de Tel-Aviv. »
Nous nous dirigeons vers l’unique taxi à l’arrêt sur la place. Le chauffeur regarde mes poignets. Il me fait un grand sourire et nous dérivons de droite à gauche, dans le sens de l’écriture arabe.
Rien ne presse, désormais. J’ai le temps devant moi. J’en ai aussi derrière moi, à ne savoir qu’en faire : Darb el-Labbana, le vieux quartier où se retrouvaient artistes et écrivains de partout, le centre, nos 20 ans : pas une ruine ne manque à l’appel. L’officier me tapote le genou et me dit : « Maalesh » (« Cela ne fait rien »). Je me demande ce qu’il m’aurait dit si nous nous étions rencontrés à la prison d’Abou Zaabal.
Je sais bien que les choses auraient dû se passer autrement. Il suffisait de peu : un peu de chance, quelques hasards. Finalement, tout est bien ainsi. Sans que les Israéliens aient tiré un seul coup de feu, il y a, depuis ce matin, un Égyptien de moins en Égypte. Peut-être, tel Arthur Meyer, le rouge au front, au lendemain de son duel avec Drumont, fallait-il une guerre pour me sortir de là… Tout est à recommencer. Ce n’est jamais une sinécure quand, pendant trente ans, on a pris ses impasses pour des perspectives. Je ne réponds pas à l’officier : une vibration, un mot de trop, rebouclerait sur moi l’horizon qui est là, devant moi — et qui reculera, désormais, à mesure que j’avancerai.
J’ai été arrêté le 25 juin par téléphone. Kamel Daoud est le nom de l’officier des services spéciaux qui m’avait appelé le vendredi 23 au soir. Il m’avait fixé rendez-vous pour le lendemain, à 13 heures. Je l’avais attendu : il n’était pas venu. Je l’avais rappelé le samedi soir. Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain.
Le dimanche matin, avant d’aller au club, comme tous les dimanches, j’avais fait un détour par la police politique. Il était là. Je me payais le luxe d’un pressentiment : allait-il m’arrêter ?
« Jamais le dimanche », me dit-il en pouffant de rire. Depuis quand arrêtait-on les gens par téléphone ? Il m’avait offert un café et demandé si je pouvais prouver que j’étais égyptien. Je pouvais.
« Et vous avez naturellement un certificat de nationalité ? »
Ç’avait été à mon tour de triompher. Avoir un certificat de nationalité, c’était la preuve qu’on n’avait pas toujours été égyptien. J’étais égyptien bien avant la naissance de l’Égypte, quand tout le monde était encore ottoman. Je n’avais jamais rien eu à prouver. Les vrais Égyptiens sont égyptiens comme les Bororos sont des Araras.
Il me dit que j’étais bien de mon pays, me demanda de l’excuser un instant, enfila une veste cintrée sur une chemise plissée citron à cravate-jabot marron, et je me retrouvais une heure plus tard avec un sénateur, un petit Juif obsédé par la nourriture kascher, un gros propriétaire foncier et trois policiers, dans une vieille barcasse administrative qui s’était trompée de siècle, mais qui avait l’air de bien connaître son chemin.
« Dans dix minutes, me dit le sénateur, ce sera la panne : je connais ça. » C’était un vieux sénateur, je l’avais interviewé du temps où Le Caire tournait droit sur l’écliptique. Depuis la révolution, il était arrêté à chaque coup dur, mais toujours, comme cette fois, après coup. En 1948, il avait été arrêté après le quatrième cessez-le-feu. En 1956, il avait été ramassé dans la nuit de la Saint-Sylvestre ; le temps d’arriver en prison, et c’était 1957. Il savait tout sur les prisons. Abou Zaabal, c’était le trois-étoiles des gaietés de l’administration. A Tourah, vieux bagne anglais, aux Barrages, à la Citadelle, ce n’était plus comme au bon vieux temps. Il ne connaissait pas les camps de concentration des oasis, mais il savait qu’on construisait une nouvelle prison au Wadi Natroun. Ce sera comme pour les organismes publics, comme pour la Khetta (le Plan), me dit-il : le Moyen Age, la foire dans de belles constructions modernes.
Et c’est la panne. Parce que nous sommes sans menottes, nous descendons, le sénateur et moi, et poussons à la roue avec les trois policiers qui ont posé leurs fusils aux pieds du propriétaire foncier et du petit comptable. Nous repartons.
Il me dit encore de ne pas m’en faire, que c’est un mauvais moment à passer. Que tout cela est parfaitement égyptien, parfaitement cohérent, parce que parfaitement absurde. Nous sommes, me dit-il, absurdes, comme les Français sont cartésiens : l’absurdité est notre magna carta et notre terre charnelle.
Il s’échauffe. Me prend à partie quand je lui dis : « Qu’est-ce que 350 Juifs, autant de musulmans et quelques chrétiens, internés le 5 juin, devant l’ampleur de la catastrophe ? »
Il s’agite : « Quel rapport avec la catastrophe ? Quel rapport entre les prisonniers de guerre, les réfugiés, et des citoyens à qui on raconte qu’ils sont comme les autres et qui sont comme les autres ? Et il y a des officiers qui ont, avant le 5 juin, sérieusement décidé d’arrêter les gens parce qu’ils sont juifs, ou comme moi, parce qu’ils font des plaisanteries, d’interner sans rire des Bahais, des Témoins de Jéhovah ? Et vous verrez que nous resterons là, que personne ne fera rien pour nous et qu’il faudra encore que la Croix-Rouge et quelques ambassadeurs s’unissent pour sortir Nasser de ce mauvais pas. »
Le gros propriétaire foncier approuve le sénateur : il connaît bien les Juifs, ceux qui sont restés en Égypte ne sont certes pas restés pour faire fortune, on ne fait plus fortune en Égypte. Ils sont restés parce qu’ils étaient égyptiens. Au terme de l’efficacité et du réalisme politiques, on aurait dû les laisser libres. En politique, c’est connu, quand il n’est pas indispensable de tuer un ennemi, il faut l’accabler d’attentions. Vous savez ce que le peuple dit depuis l’arrestation des Juifs ? Que les seuls Juifs que Nasser a réussi à faire prisonniers pendant cette guerre, ce sont les Juifs égyptiens. « Elli maaderch alal homar eder allalbardaa » (« Quand on ne peut pas avoir l’âne, on s’en prend à sa selle »).
Le sénateur nous raconte qu’à la Ligue arabe, il y a quelques années, la Syrie et l’Irak avaient pressé Nasser de liquider ses Juifs. Nasser avait promis : paradoxalement, c’est de ce moment que date son irritation contre les Juifs, qui restaient là, qui faisaient la sourde oreille, ne voulaient pas comprendre qu’ils étaient indésirables. Comme si, ajoute le sénateur, l’Égypte avait été donnée en douaire à Nasser par on ne sait qui. Les Juifs ne veulent pas s’en aller ? On les met en prison. La prison est devenue le tout-à-l’égout des problèmes égyptiens. Ce n’est qu’une preuve de plus de l’impuissance-à-fonder du régime.
Le propriétaire foncier hausse les épaules : pourquoi s’indigner seulement contre la police, quand les postes, l’industrie, les égouts, tout va mal ? Arrêter les gens ressortit à cette obsession de l’autorité qui est le privilège des impuissants. La parfaite gratuité des arrestations nous éclaire sur le mystère de la guerre de Six Jours, bien plus qu’elle ne s’explique par elle.
Le petit comptable juif demande si, à Abou Zaabal, il pourra obtenir de la nourriture kascher. Le sénateur hausse les épaules. L’un des policiers nous raconte que les Israéliens (il dit « les Juifs »), en déferlant au Sinaï, avaient ouvert toutes grandes les portes du bagne d’El Tor, où son frère était interné depuis dix ans comme Frère Musulman1. Il était passé en Arabie Saoudite.
La vieille galère enlisée dans les terres grasses surgit soudain devant nous : c’est un énorme parallélépipède charbonneux, strié de barreaux : un mauvais décor de Buffet pour un Big House 1930. Nous entrons.
Un officier se détache d’un groupe, jovial, la main tendue. Je m’avance, le bras en avant, avec le sourire. « Hello ! » me dit-il. « Hello ! » dis-je, et quelqu’un hurle : c’est moi. Le vieux sénateur, le gros propriétaire foncier sont par terre ; ils se déshabillent, une branche de palmier siffle au-dessus de leurs têtes. Un autre officier me coince contre les barreaux et me demande mon nom. Je me nomme. Il me prend à la gorge. Non, ici, personne ne porte son nom. Ici, pas de montres, pas de noms, pas de souliers. Même pas de matricules : des noms de femme.
L’officier qui s’occupe de mes camarades aboie un ordre. Nous piquons un cent mètres en circuit fermé. L’officier qui m’a coincé contre les barreaux nous fait un croche-pied, nous tombons les uns sur les autres. Branche de palmier, coups. Nous repartons. Le sénateur court plus vite que moi, mais au second tour, nous sommes à égalité. Il veut me dire quelque chose, il ne peut pas ; son dentier s’est déplacé.
Les officiers nous demandent, ensuite, si nous connaissons des gradés dans l’aviation, combien nous gagnons : le sénateur dit qu’il a 1 800 feddans séquestrés et 45 livres de rente. Un des officiers lui file un coup de pied.
« Qu’est-ce que tu es ? demande-t-il au sénateur.
— Zanouba2 », répond sans hésitation le sénateur.
Et il dit qu’il connaît la routine, qu’il était là en 1956 quand les Israéliens ont touché par erreur le camp.
« Qu’est-ce que tu es encore ?
— Un inverti.
— Et toi ? » me dit-il.
Je ne sais pas, il me file un direct au plexus.
« Tu es aussi un inverti. Tu t’appelleras Khadouga. » Un autre petit nom familier de femme. Puis il me fouille, trouve mon tabac et lentement, très lentement, le fait couler sur ma tête. Puis un petit vieux monte sur un escabeau et nous tond. C’est ensuite le déguisement. Nous avons l’air, avec nos pieds nus, nos têtes rasées, nos pantalons flottants et nos vareuses qui tombent sur nos genoux, de figurants mexicains qui se seraient trompés de plateau. Je quitte Zanouba cérémonieusement devant sa cellule. Le Frère Musulman qui m’introduit dans la mienne me dit, sans tourner la tête, sans bouger les lèvres : « Ne vous en faites pas, ce n’est pas vous l’inverti, nous savons tous ici qui est l’inverti. Vous ne devinez pas qui est l’inverti ? »
*
* *
Autour d’un lambeau de ciel comme autour d’un feu, lamantins, chevaux ailés, alligators blancs, larves géantes grouillent. Je suis assis sur la dalle comme au fond d’un aquarium. Derrière moi, à même le sol, des couvertures pliées : pas de sièges ; la chasse d’eau déréglée fait un bruit de hors-bord.
Dépenaillés, tondus, sous l’œil des kapos, les détenus parlaient tournois de golf…
Collés aux barreaux, les détenus des cellules d’en face nous font des gestes obscènes. On m’explique que c’est l’alphabet d’Abou Zaabal. Ils me demandent ce que l’on fait pour eux « dehors », si la Croix-Rouge est au courant et si on ne les a pas oubliés. Je leur fais dire que les Israéliens sont à portée de voix d’Abou Zaabal, mais que tout Le Caire pour Nasser a encore les yeux de Moscou. Ils me demandent où sont exactement les Israéliens. Je le leur dis. Ils trépignent et pouffent de rire : « Très, très mauvais signe. »
Tout est signe pour eux. Quand l’officier donne un coup de badine de moins, c’est bon signe. Quand la soupe déborde des gamelles sur les couvertures, c’est encore bon signe. Un très bon signe, c’est la culbute dans les cabinets glissants.
Ils m’initient au Kama Soutra concentrationnaire : comment étendre mes jambes, comment profiter au maximum des deux carreaux et demi sur sept qui me sont accordés. Comment, la nuit, éviter les incidents de frontière, comment rafraîchir l’eau en entourant la petite gamelle d’un tissu humide, comment préparer ma couverture pour la nuit et utiliser la grande gamelle comme oreiller.
Ils trouvent parfaitement naturel d’être là. D’ailleurs, nous ne sommes pas là : il faut que je fasse très attention. Il ne faut pas contrarier les officiers chargés du dressage. Ils me diront : « Où crois-tu être ici ? » Et ils me feront répéter jusqu’à la nausée que je suis en Pologne. Prendre alors un air égaré. Parler polonais même, si possible, c’est-à-dire baragouiner n’importe quoi.
Une voix appelle à la prière. Contre le mur de notre cellule, sur la coursive de l’autre côté des barreaux, les Frères Musulmans se lèvent, s’agenouillent. Dans notre cellule, des ombres se lèvent aussi, s’agenouillent, comme si le mur était un immense miroir. Mais ce ne sont pas des ombres. Ce sont des Juifs karaïtes qui prient, le regard tourné vers La Mecque, déchaussés, comme des musulmans.
Tout à l’heure, quand musulmans et karaïtes auront fini de prier, les Juifs séfarades et achkénazes3 se lèveront et, tournés vers Jérusalem, commenceront leur prière. Tous les jours, matin, après-midi et soir, le « Chémah Israël » s’élève, provocant, roule de cellule en cellule. Les officiers font la sourde oreille. Les Frères Musulmans échangent avec les prieurs des regards complices.
Il y avait, jusqu’à la mi-septembre, à Abou Zaabal, 350 Juifs, dont 185 karaïtes, les autres étant presque exclusivement séfarades. Très peu d’achkénazes. En décembre, il en reste encore deux cents. Cent cinquante Juifs ont pu être, entre juillet et novembre, libérés grâce aux interventions de la Croix-Rouge et des ambassades d’Espagne et de France. L’ambassadeur d’Espagne est remonté jusqu’à l’Inquisition pour trouver aux Juifs séfarades une origine espagnole et leur délivrer un passeport. La France a également beaucoup fait pour les détenus.
Outre les Juifs, il y a, à Abou Zaabal, 700 Frères Musulmans qui sont là depuis cinq, dix et même treize ans, sans jugement et sans charge. Il y en a aux Barrages, où le régime, pour eux seuls, est très rigoureux. En novembre, 1 000 Frères Musulmans ont été libérés : il en reste 4 500 environ dans les prisons égyptiennes. A Abou Zaabal, outre les cinq cellules juives, il y avait deux cellules réservées aux « nachat mo’adi » (activités hostiles au régime), constituées de paisibles notables prooccidentaux, une cellule réservée aux Témoins de Jéhovah, une autre aux Bahais. En août, 70 musulmans de Gaza et, en septembre, les mouchards du mouchir4 : ils furent enfermés dans les cellules du premier étage. Parmi eux, se trouvait le frère d’Abdel Hakim Amer, Moustapha Amer, qui devait s’ouvrir les veines, après les premières tortures. C’est en octobre également qu’un Frère Musulman s’est suicidé en s’éventrant avec un couteau volé aux cuisines.
A l’isolator d’Abou Zaabal, les divisions cellulaires par ethnie ou idéologie dissimulaient une division moins artificielle et d’autres affinités plus conformes à la réalité. C’est précisément par instinct de conservation, pour ne pas perdre contact avec les réalités, que les détenus reconstituèrent très vite chacun sa société, telle qu’elle était encore à 30 km de là.
En fait, aussi paradoxal que cela puisse paraître, nulle affinité politique ne rapprochait les détenus à la promenade. Les regroupements ne s’effectuèrent pas non plus selon les appartenances religieuses, mais socio-professionnelles et, surtout, de langage.
Dans les cellules juives, musulmanes ou chrétiennes, il n’y avait qu’une vingtaine de détenus appartenant à la classe privilégiée (non par ses revenus, mais par son niveau social). De juin à septembre, ces privilégiés se retrouvaient à la promenade, et sous l’uniforme, dépenaillés, tondus, souvent pieds nus, parlaient naturellement, sous l’œil des kapos, de tournois de golf, papotaient comme s’ils étaient à un cocktail et s’indignaient élégamment du scandale logique des internements.
« La bêtise n’est pas mon fort ! » clamait X…, qui avait apporté avec lui ses deux Valéry de la Pléiade (retenus au greffe). Me Z., regardant les petits Juifs pauvres, soupirait, résigné : « Il faut que je me dise que je suis parmi mes pauvres pour supporter ça. » Un détenu musulman, ex-ministre, avait engagé comme « lavandière » un jeune secrétaire de son cabinet ministériel et lui faisait laver les tenues et les sous-vêtements de ses amis juifs.
X. m’accostait à la promenade pour me demander : « Vous ne vous sentez pas devenir très snob dans cette tenue ? » Tout cela était absurde.
Ce qui l’était moins, c’était le regroupement des « petits Juifs » et des Frères Musulmans. Il y avait bien, parmi les Frères Musulmans, des avocats et des médecins : ce n’était jamais vers leurs pairs, les Juifs privilégiés, avocats ou médecins, qu’ils allaient, mais vers les petits karaïtes.
Affinités de langue ? Communauté de mœurs ? Sentiment d’identité par la piété ? Phénomène de fascination, chez ces Frères Musulmans brûleurs de synagogues, qui découvraient soudain le Juif qui leur ressemblait comme un frère, parlait leur langue et priait comme eux ? Tous les soirs, les kapos frères musulmans se retrouvaient autour des cellules juives, bavardant à travers les barreaux avec ceux que Me Z. appelait nos frères du « carreau du Temple ».
Les Frères Musulmans n’allaient jamais non plus bavarder avec leurs coreligionnaires pro-occidentaux des autres cellules. Ils donnaient des conseils aux Juifs, leur épargnaient les surprises des visites d’officiers, arbitraient leurs litiges, parlaient d’Om Kalsoum, de leurs familles, avec cette familiarité empreinte de politesse et de préséances propre aux petits-bourgeois des villes arabes.
Dans la mesure ou les « petits Juifs » avaient si naturellement fraternisé avec les Frères Musulmans, leurs ennemis politiques traditionnels, ils allaient organiser leurs rapports avec les officiers. En Égypte, l’uniforme, l’administration, les grands mots participent de conventions secrètes et d’un jeu subtil ; d’emblée, les « petits Juifs » entrèrent dans le jeu.
Les Juifs privilégiés ne s’en avisèrent pas tout de suite. Les « petits Juifs », comme les Frères Musulmans, ne s’indignaient jamais, trouvaient les coups, les sévices tout à fait naturels. Les premières semaines avaient pourtant été dures. Les officiers — jusqu’au jour où le petit Ch… attirera mon attention sur les souliers d’Amr dit Hitler — frapperont et feront mal. Dès le premier jour, les « petits Juifs » avaient d’instinct futilisé la douleur, joué farce, crié une seconde trop tôt, entraînant les officiers dans cette parodie buchenwaldienne à 50 km à vol d’oiseau en arrière des lignes israéliennes.
Un minimum de bon sens aurait dû me faire découvrir cela tout de suite. J’avais bien remarqué ceci : quand les officiers frappaient, les Juifs criaient un peu trop fort, un peu trop vite, les froncements de sourcils de l’officier étaient un peu trop « terribles », sa voix exagérément caverneuse et déclamatoire. Ébranler la dignité du gardien, dit Kafka, à peu près, c’est ébranler la loi.
J’avais trouvé ces grimaces absurdes, une absurdité de plus dans la longue série d’absurdités amorcées en mai. C’était, au contraire, une partie sérieuse, presque désespérée, qui se jouait là. Les « petits Juifs » étaient arrivés à Abou Zaabal nus, livrés sans défense à leurs ennemis, les Frères Musulmans, et aux officiers des services spéciaux, qui ont licence, dans les camps, de tuer. Désamorcer la tragédie, la tourner en farce, c’était gagner la partie. Je n’arrivai à cette conclusion que quelques jours avant ma libération, après avoir appris ce qui s’était passé avant mon internement.
Tout avait commencé en mai, avant la guerre, avant Akaba. Au début du mois de mai, les Juifs attachés aux organismes publics ou fonctionnaires recevaient une première lettre de mise en congé illimité, puis une seconde de renvoi. Leurs comptes en banque étaient bloqués.
Quand, les bras tendus, Nasser dira, au cours de sa conférence de presse : « Nous disons aux Juifs, venez… », les Juifs ne s’inquiètent même pas de ce que, pour la première fois, depuis quinze ans, Nasser n’a pas dit sioniste ou israélien, mais juif. Ils savent. Cette fois, pas de fiction juridique. Akaba bloqué, la guerre doit éclater. Cette fois, ils le savent, ils seront arrêtés comme en 1948, comme en 1956, mais ce ne sera plus l’internement au camp de Hukstep ou à Abassieh. 1948, 1956, c’était encore l’antisémitisme courtois. Ils ne seront pas, cette fois, simplement donnés, comme chaque fois, en pâture aux services spéciaux, il ne leur suffira pas de tout abandonner : voitures, appartement, tapis, aux officiers de la section 94. La salle des ventes de la rue Nemr, dont le propriétaire est un membre de la communauté Israélite et son shadow-partner, le lieutenant-colonel Chaaraoui, directeur aux Questions juives, ne sera plus le plus court chemin de la prison à Paris. Il y aura autre chose. Quoi ?
II y avait, en Égypte, en 1948, 76 000 Juifs. Il n’en reste plus que 2 000 environ, femmes et enfants compris. Pas un n’a été expulsé depuis 1948 sans devoir consentir à la razzia et au pillage de ses biens, organisés par la police politique. Et personne ne demande aux grands dignitaires de la police qui est le premier propriétaire de leur voiture ou le précédent locataire des appartements qu’ils occupent. Le 5 juin au matin, des myriades d’agents de la Secrète quittaient les sous-sols de la police politique et se répandaient en ville. « Cinq minutes, disaient-ils, ce n’est rien, une simple formalité, vous serez revenu dans cinq minutes. »
Cela tenait de la rafle et des derniers jours de Pompéi. Au coucher du soleil, plus de 300 Juifs étaient entassés dans les postes de police, laissant là affaires, femmes, enfants, dont ils n’auront plus de nouvelles avant la fin août. Ils seront bientôt 350.
« Cinq minutes » à l’unijambiste, au médecin juif de la prison de Tourah, qui opérait un détenu, à G. H., qui rangeait sa voiture devant un trottoir. Cinq minutes au grand rabbin d’Alexandrie, cinq minutes à M. H., qui préparait une piqûre : sa mère était mourante, sa femme près d’accoucher. Il déposera la seringue dans l’eau bouillante, suivra le policier et n’apprendra qu’à Abou Zaabal que sa mère est morte. Cinq minutes, de 8 heures du matin au soir, à 350 Juifs, pas un de plus. C’était le quota prévu par les services spéciaux.
A l’asile d’aliénés d’Alexandrie, il avait fallu trouver une chemise et un pantalon pour M. S. Il ne pouvait suivre le policier en camisole de force. A Abou Zaabal, M. S. aura un sursaut de bon sens et dira au médecin, Frère Musulman, qui l’a pris en sympathie : « Non, docteur, vous ne pouvez rien pour moi, vous êtes là depuis treize ans, vous êtes plus fou que moi. »
D. H., un autre fou arrêté, se prenait pour Dieu. Nous dormions côte à côte dans la 17, « le stalag 17 ». Il se levait la nuit, s’agrippait aux barreaux de la porte et hurlait : « Je suis un homme libre ! » Tous les jours, à l’heure de la prière, c’était la crise. « Pas de prière, pas de prière, je vous dis de ne plus prier, je suis Dieu. »
Cinq minutes aux frères P., que les policiers cueilleront tous trois à leur table d’examen, dans la grande salle de la faculté de médecine. Cinq minutes à M., mendiant, qui pratiquait sa profession devant le poste de police de Bab Charki, à Alexandrie, et qui n’eut qu’à passer de l’autre côté du mur.
Tous n’étaient pas M. ; tous laissaient argent, voiture, bureaux, chèques à signer et disparaissaient. Ils savaient bien, pourtant, que cinq minutes en arabe (khamsa) équivaut à cinq minutes ou à cinq ans. Ils sont encore à Abou Zaabal. Tous — ou presque — apprenaient, en juillet, en août, qu’on avait vendu à l’encan leurs affaires, leurs meubles. Presque tous haussaient les épaules et trouvaient cela normal. Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’étaient les coups, la torture. Le 5 juin au soir, au poste de police de Mouski, l’officier de service avait fait monter un croc de boucher à sa badine. Dès qu’un Juif arrivait, il lui ordonnait de se mettre dos au mur, posait le crochet entre les omoplates et, d’un mouvement sec, tirait : tout venait, le tissu, la chair. Une femme, qui avait suivi son mari et qui protestait contre son arrestation, fut fouettée. J. C. avait « trop » d’argent sur lui : 17 livres. L’officier déchira les numéros de série et rendit la liasse à J. C. après lui avoir piétiné ses lunettes.
Me Z., 69 ans, fut enfermé, du 5 au 6 juin, sans nourriture et sans eau, dans un réduit de cinquante centimètres sur cinquante. Il avait eu le mauvais esprit de demander pourquoi on l’avait arrêté.
C’est encore au poste de Mouski que le petit Y. fut sodomisé sur ordre des officiers par deux agents : sa mère était là. Affolée, elle courut jusqu’à l’ambassade d’Espagne. L’ambassadeur d’Espagne se précipita au poste de police, piqua une colère peu diplomatique et arracha le petit Y. de la cellule. Il y avait, dans les autres postes, d’autres jeunes gens de 18 ans. Ils n’étaient pas espagnols. Ils ne provoquèrent que la colère de ceux à qui ils résistaient.
Au poste de police du Vieux Caire, un médecin de 73 ans, qui demandait à téléphoner à son avocat, fut courtoisement accompagné jusqu’à la cabine. Ce n’était pas une cabine téléphonique : il y fut rejoint par un détenu de droit commun. Les policiers bloquèrent la porte. Les Juifs qui étaient dans les cellules voisines entendirent pendant une heure des gémissements. Puis le vieux médecin sortit : il avait son pantalon à la main. Il ne dit rien, mais toute la nuit ses compagnons l’entendirent pleurer.
Le 8 juin au soir, le Dr Mohamed Fayek annonçait à la radio que les premiers prisonniers faits par l’Égypte arrivaient le soir même à la gare du Caire et que, si Israël avait fait des prisonniers égyptiens, l’Égypte n’avait rien à lui envier.
Quiz sémantique. Égyptiens, les prisonniers qui arrivèrent ce soir-là à la gare du Caire ne l’étaient ni plus ni moins que ceux faits par Israël, mais ni les journalistes ni la brigade des calembours ne relevèrent l’astuce.
Le calembour, depuis le 5, a fait tache d’huile : mauvais signe. Le calembour (la « nokta »), c’est la plus vieille arme secrète du peuple égyptien contre toutes les oppressions. Les parois des Pyramides sont couvertes d’hiéroglyphes blagueurs en langage énigmatique. Slogan de la brigade (dite mabahess el tarwig wal tachouih) : « Un calembour dépisté, c’est un complot éventé. »
Le calembour du Dr Mohamed Fayek provoque une véritable ruée à la gare du Caire. Du train d’Alexandrie, le 8 juin, à 6 heures du soir, une longue file de vieillards, d’enfants, d’éclopés, qui ont été arrêtés le 5 juin à Alexandrie, descendent par rang de deux, menottes aux poignets, et vont s’accroupir sur le quai n° 2, bousculés par la foule, que la police ne peut plus contenir.
Au premier rang de la file, le grand rabbin, le président, le vice-président et le secrétaire général de la communauté juive d’Alexandrie. Viennent derrière : les enfants des écoles, les pensionnaires de l’asile d’aliénés, un sourd-muet et le croque-mort assermenté qui a lui-même un pied dans la tombe et que la police, au terme d’on ne sait quel règlement, a privé de sa jambe de bois.
Bousculés, couverts de crachats, les Juifs d’Alexandrie doivent à la présence d’esprit d’un officier de ne pas être lapidés. Ils sont entassés dans les paniers à salade, qui fileront, tous phares éteints, sur Abou Zaabal. Et ce sera la Nuit des Longs Couteaux.
C’est Me Z. qui nous racontera la Nuit des Longs Couteaux. Les paniers à salade arrivèrent à Abou Zaabal dans la nuit. Les officiers les attendaient au pied des camions aux ridelles trop hautes. Ordre leur fut donné de sauter. Ils sautèrent, enchaînés deux à deux, roulèrent par terre, furent battus, puis entassés dans la cour, accroupis devant des bouches d’égout. De 8 heures du soir à 6 heures du matin, ils restèrent ainsi, sur les talons. Toutes les heures, un officier passait avec une branche de palmier et les fouettait. Le grand rabbin d’Alexandrie fut crucifié à la grille d’entrée et battu jusqu’à perdre connaissance. Après la raclée, un autre officier arrivait et grimpait sur leurs épaules, allait, venait, courait. Si l’un des hommes accroupis s’appuyait alors sur son voisin, c’était la raclée. A 3 heures du matin, plusieurs Juifs avaient perdu connaissance.
Vers 4 heures du matin, les officiers firent dresser une table et les kapos apportèrent de longs couteaux de cuisine qui furent posés sur des draps blancs. « On va nous égorger, dit le grand rabbin. Faites passer : prières… »
Les Juifs se mirent tous à prier. Ils prièrent jusqu’à l’aube. Après les couteaux, on apporta de grands récipients d’eau chaude. Les Juifs priaient toujours. Les officiers étaient en pyjama. Hallucination collective ? Me Z. affirme qu’il a vu, ce soir-là, deux jeunes femmes rire aux éclats quand les officiers disaient : « Ça te plairait d’en égorger un toi-même ? »
Le Dr G. est plus affirmatif encore. Il a entendu un officier dire à une des femmes : « J’ai bien fait de vous inviter pour voir des Juifs comme ça, n’est-ce pas ? »
A l’aube, le téléphone sonna dans le bureau du commandant. Les Juifs, qui n’avaient cessé de prier, furent alors envoyés dans les cellules. Ils dormirent jusqu’au soir sans boire et sans manger.
Au cours de cette nuit, vers 3 heures du matin, l’officier Amr fait sortir I. D. des rangs, lui ordonne de monter à l’étage en le poursuivant de sa badine. Dans le noir, I. D. tombe. Amr le frappe. Puis il lui ordonne d’entrer dans une cellule ouverte, plongée dans l’obscurité. I. D. entre. L’officier ferme la porte en ordonnant à quelqu’un qui doit se trouver à l’intérieur dans l’ombre : « Viole-le, Morgane. »
Il faisait noir, et Morgane est un nom soudanais. Toute la nuit, I. D. restera, là, aux aguets. Ce sera sa plus longue nuit. A l’aube, il comprit que l’officier avait voulu plaisanter : il était seul dans la cellule. Il perdit connaissance. Les officiers devaient beaucoup en rire, par la suite.
Rachad dit la Foudre, Amr dit Hitler, Rifaat, Abdel Latif, Essam, le costaud à la voix de castrat, et Abdel Aal Salouma, le commandant : ce sont nos tourmenteurs. C’est Rifaat qui monte trois fois par jour, nous fait sauter, courir, en hurlant que nous sommes des invertis, pose sa badine sur la pomme d’Adam de chaque détenu et ricane quand nous commençons à hoqueter. Rifaat nous avait si bien réglés sur les heures de raclée que nous étions mal à l’aise le jour où il ne montait pas.
C’est Amr qui, le premier soir, fit suspendre le grand rabbin Nefoussi d’Alexandrie, les bras en croix, et lui infligea cent coups de bâton en lui disant : « Tu es crucifié, Juif… »
C’est Essam qui ordonnait aux détenus de se mettre face à face et de se gifler. Nous avons tous giflé des vieillards. Nous avons tous fait quelques « promenades » le nez fourré dans l’arrière-train d’un vieux bâtonnier de l’Ordre des avocats ou d’un médecin trois fois grand-père. Ça s’appelait faire la chaîne. C’est Amr qui nous avait entassés par groupes de 70 dans des cellules prévues pour 30. C’est Amr qui faisait chanter à Me Z. une chanson enfantine : « Kotati Saghira », avec des gestes et des minauderies, c’est Amr qui faisait trépigner sur place le Dr G., coxalgique, en lui ordonnant de chantonner « do ré mi fa sol la si do ».
C’est Rachad qui nous faisait courir en hurlant : « Je suis un inverti… Je m’appelle Zanouba !… » Mais c’est au castrat Essam, qui traitait les Juifs malades d’« enfoirés », qu’un Palestinien musulman de Gaza hurla, un soir : « Enfoirés, fils de pharaon ! Mais ce sont ces Juifs qui t’ont mis à genoux ! De quoi les aurais-tu traités si tu avais gagné la guerre… »
Je n’ai pas vu battre la cellule 22 jusqu’à ce que trois détenus soient transportés à l’infirmerie. Mais j’étais là quand un policier administra cent coups de ceinturon, sur ordre de l’officier, à J. B. L’officier avait ordonné au policier de frapper jusqu’à ce que le jeune J. B. demande grâce. Il s’évanouit, dents serrées. « J’ai un fils de ton âge, je prie Dieu qu’il te ressemble », dit le policier au jeune B., qui gisait sur la dalle.
Tous les matins, avant le plat de fèves, que les Frères Musulmans préparaient et qui était toujours très bon, l’un des nôtres grimpait sur les waters et essayait de capter quelques bribes de nouvelles diffusées par la radio des officiers. Nous étions sans nouvelles, perdus en haute mer. Quand nous entendions les cellules proches des escaliers hurler : « Entebah !» (« Présentez armes ! »), nous savions qu’il était près de 10 heures. Jusqu’à midi, c’étaient d’interminables « Vive Nasser ! », « Vive la Révolution arabe ! », « A bas l’Amérique, vive la France ! »
Les cellules trépignaient, chantaient en chœur des « nursery rhymes » arabes, des amis se giflaient l’un l’autre ; on voyait sortir à tour de rôle cinq ou six détenus en caleçon, galopant jusqu’à l’essoufflement dans les coursives. Quand notre tour arrivait, nous recevions la raclée avec reconnaissance, pour en finir. B., fils d’armurier, qui avait des faiblesses de vessie, courait deux, trois fois aux W.C. et, régulièrement, se faisait prendre par l’officier. C’était à chaque fois la raclée. C’était fastidieux.
C’est Amr qui rossa à mort le petit L, qui prenait la cellule pour une piscine, grimpait sur un seau renversé et plongeait sur nous. Nous protestions ; son père, qui était dans la même cellule, s’indignait, puis fondait en larmes. Le petit L sortait d’une clinique psychiatrique. Il avait osé montrer à Amr dit Hitler un gobelet où flottaient une fève, une fleur et un moucheron. « J’ai mis, hier soir, la fève et la fleur dans l’eau, et voyez ce qu’elles ont fait ensemble ? » Et il montrait le moucheron. Le petit I. passa deux jours à l’infirmerie pour un moucheron.
C’est Rachad dit la Foudre qui entra un matin dans notre cellule et ordonna à deux garçons choisis au hasard de se déshabiller. Puis il dit à l’un d’entre eux de s’incliner, tête au mur, et après quelques coups de badine à l’autre, lui donna l’ordre de sodomiser son camarade. Nous regardions. L’un des jeunes gens éclata soudain en sanglots : « Je ne peux pas, c’est mon frère ! » C’étaient les frères B. Le père était là aussi. Rachad le visa entre les deux yeux : « Tu n’as rien vu, n’est-ce pas ? » Le père, la branche de palmier entre les deux yeux, dit qu’il n’avait rien vu.
La raclée avait l’avantage de faire tenir tranquilles les cellules pendant une heure. Trois fois par jour, c’était un rite, une sorte de messe basse. Après quoi, les bagarres, les mesquineries reprenaient. C’était non moins fastidieux.
Amr dit Hitler, Rifaat, Rachad entraient, frappaient. Les Juifs gémissaient ; d’un coup de baguette, le superman arabe métamorphosait ces comparses hurleurs : c’était l’armée israélienne qui demandait grâce. Un jour, Rachad dit la Foudre, pour atteindre plus vite un détenu, était passé entre deux frères en disant : « Je suis Moïse, je fends la mer Rouge. »
« Bon signe ! » cria le détenu sous les coups. Les deux frères écartés s’appelaient Pessah, et Pessah en hébreu veut dire Pâques. L’officier punit sévèrement le détenu : il lui avait gâché sa séance de défoulement. En fait, tourmenteurs et tourmentés, sadiques frivoles et masochistes hilares, étaient de mèche ; ils communiquaient en tapinois par les coups. C’est au petit Ch., qui faisait le pitre pendant les raclées, que je dois, dès la première semaine, l’observation de ce rite de participation. Le petit Ch. allait, dans les premiers jours de juillet, faire encore mieux : parce qu’il avait compris, plus vite que le plus intellectuel d’entre nous, qu’en prison, il faut aller jusqu’au bout dans le sens de la liberté perdue, pour la dépasser.
Un matin de juillet, après une raclée plus dure que les autres (Amr dit Hitler avait forcé un jeune détenu à croquer un cafard noyé dans la mélasse), le petit Ch. vint à moi et me dit très bas : « Regardez ses souliers… » Je les regardai : c’étaient de pauvres souliers fatigués qui rebiquaient. « Porter des souliers comme ça et nous frapper comme il le fait… » me dit le petit Ch., rêveur.
Le petit Ch. est un karaïte, artisan dans une bijouterie, presque analphabète : il venait tout simplement de rompre le charme. Abou Zaabal n’était plus une île perdue, nous n’étions plus en Pologne, le nasseranthrope qui nous rouait de coups était comme tout le monde : ce n’était pas un superman. Après nous avoir rossés, il devait prendre l’autobus pour rentrer chez lui. Nous étions de nouveau à 40 kilomètres du Caire : l’aéroport international était à portée de voix. La botte fatiguée de l’ogre nous avait raccordés au monde.
Y. M. disait : « On n’est plus antisémite comme ça, même en province », et n’allait pas plus loin, malgré M. Teste. Il ne s’était pas avisé que nous étions en province, une province très égyptienne, malgré les barreaux, et qu’il était dépaysé, en prison, comme il l’était au Caire depuis l’effondrement de sa classe, réglée sur l’heure de Paris ou Londres.
C’est cet après-midi-là que Ch. se décida. C’est Ch. qui a gagné la petite guerre d’Abou Zaabal : personne n’en a rien su. Il a réussi ce que la Croix-Rouge, l’O.N.U., les Droits de l’Homme n’avaient pu obtenir jusque-là.
Au cours de la promenade de l’après-midi, il quitta le préau. L’officier était seul au fond de la cour. Il en profita. Il ne lui parla pas des sévices, il ne se plaignit de rien. Il voulait soumettre à l’officier un petit problème d’intendance. L’officier voulait bien l’entendre. Ch. dit que les Juifs étaient 350, qu’ils avaient de l’argent au greffe et qu’ils aimeraient tant que l’officier leur organisât une cantine. Ils pouvaient disposer de 3 000 livres par mois (3 millions anciens). La nourriture des Frères Musulmans était très bonne, mais ils voulaient améliorer l’ordinaire. Tout le monde serait content, et si la Croix-Rouge devait venir un jour, elle verrait que les Juifs étaient bien traités.
Il n’y eut pas de raclée ce soir-là. Il n’y eut plus jamais de raclée. Le surlendemain, la manne se déversa sur nous avec une abondance ostentatoire : nous recevions plus de 50 kilos de tomates, 100 kilos de poivrons, des fruits un peu trop verts, un peu trop mûrs ; fruits et légumes pourrissaient dans un coin.
Mais qu’importait : nous n’étions plus battus.’ On nous rendit nos montres, nous eûmes droit aux journaux. Nous eûmes droit au courrier et — ironie du sort, qu’ils accueillirent avec des haussements d’épaules — les Frères Musulmans, nos gardiens, furent enfermés le jour où on nous remit des lettres de nos familles. Ordre nous fut donné de n’en rien dire pour ne pas faire de jaloux. Les Frères Musulmans étaient là, tous, depuis sept, huit, dix ans, et ils n’avaient jamais encore eu de nouvelles de l’extérieur. Les Juifs n’étaient là que depuis trois mois.
J’ai été libéré d’Abou Zaabal le 4 septembre. Les cellules me réservèrent la traditionnelle cérémonie d’adieu. D’une cellule à l’autre, à travers les barreaux, j’entendais : « Savez-vous, mes frères, qui nous quitte aujourd’hui ? » Et l’autre cellule de répondre : « C’est notre frère de la cellule 24, bon départ, maa el salama, frère ». Frères Musulmans et kapos chrétiens vinrent m’embrasser. Du haut des coursives, Ch. me fit un clin d’œil et agita sa casquette. Je lui fis un beau salut militaire.
Je passai quelques jours encore à la prison des Barrages et quelques heures à la Citadelle. Au bureau des passeports, le lieutenant-colonel Minchaoui, un peu gêné, m’avait, un matin, fait signer mon désistement : je n’étais plus égyptien. Je m’en allais.
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* *
Le chauffeur de taxi me regarde dans son rétroviseur et sourit sans tourner la tête. Il n’a pas cessé de m’observer depuis que nous nous sommes engagés dans l’avenue Ramsès. Il sait bien où je vais et d’où je viens. Sans se détourner, il me dit qu’il est chantre et qu’il double quelquefois Mohamed Abdel Wahab dans certains films. Je ne lui réponds pas.
Le regard fixé sur la route, il ajoute que l’Égypte n’était la propriété de personne et me demande : « Où allez-vous ? » Je le lui dis. « Et vous allez partir comme ça ? »
Il a fait « non » de la tête, m’a dit qu’il n’était pas riche, mais que je ne partirais pas les mains vides, « comme ça… »
Il a chanté pour moi jusqu’à l’aéroport. Il a chanté « Wassalni Wassalni » (« Accompagne-moi »). Puis il a longuement brodé sur l’air de « Ya Raïs » (« Courage, courage, mon capitaine »). Le capitaine disait que ce pays était à ceux qui l’aiment et qu’il n’appartenait ni au pharaon ni au mameluk. L’officier, à mes côtés, regarde à travers la vitre. Nous arrivons à l’aéroport. Le chauffeur descend. Je veux lui donner un pourboire. Il refuse. Nous sommes restés là quelques secondes sans rien dire. Il m’a embrassé. A voix basse, presque dans l’oreille, en m’embrassant, il me dit : « Pardon… » L’officier se penche sur moi, se ravise, se détourne, revient. Je sens que lui aussi veut me donner l’accolade. Mais ce sont des idées qu’on se fait après coup.
FIN
Frères Musulmans : mouvement politique et religieux d’extrême-droite. N.D.L.R.
Surnom populaire répandu parmi les prostituées. Un modèle de savate porte ce nom.
Séférades : ceux qui, lors de la Diaspora, sont allés vers l’ouest et autour du bassin méditerranéen. Achkénazes : ceux qui sont allés vers la Russie, la Pologne, l’Allemagne. Leurs rites sont différents.
Maréchal.


